Bolloré "patriote" pour Zemmour, ou l'alliance du drapeau et de la matraque

Dernière mise à jour : 28 janv.



Dans une intervention sur LCI, le candidat d'extrême droite Eric Zemmour a rendu hommage au milliardaire Vincent Bolloré, qu'il considère être un "patriote". Le candidat a au moins le mérite de révéler un secret de polichinelle et de dire le contraire de ce qu'affirme Bolloré sur ses ambitions politiques.


Au-delà de la déclaration en soi, celle d'un candidat à l'élection présidentielle qui chante les louanges d'un grand patron, le cas Eric Zemmour illustre combien la société qui vient sera celle d'un ordre économique rétrograde avec un État autoritaire au service des grands intérêts économiques. L'explosion des inégalités, particulièrement en période de COVID et l'agenda législatif dont les priorités furent l'État d'urgence sanitaire et les lois séparatisme et sécurité globale, les thématiques de la présidentielle en décalage total avec les préoccupations des français, l'état de la presse qui ne joue plus son rôle de contre pouvoir depuis des décennies, tout cela n'annonce rien de bon et il serait profondément malhonnête de réduire Zemmour à un accident de l'histoire.


Contrairement à ce que la Gauche française veut croire comme l'affirme le sociologue Didier Fassin dans Médiapart, le basculement en cours était prévisible depuis des années comme nous allons le voir plus bas. Mais là où une vigilance rigoureuse et un discrédit des thèses de Zemmour étaient attendus, ce dernier a au contraire été promu non seulement par le service public (cinq ans sur France Télévision dans l'émission "On n'est pas couchés") et les deniers publics (il officiait en tant que chroniqueur depuis 1996 sur Le Figaro, journal lourdement subventionné) mais sa radicalité n'a affronté aucune contre radicalité venant de la gauche.

Là où Zemmour faisait tomber les digues malgré ses multiples condamnations pour provocation à la haine, ses soi disant opposant n'avaient que des condamnations de surface d'un côté mais aussi et surtout, une reprise de ses déclarations sous une forme plus acceptable à gauche avec une laïcité de combat promue par le printemps républicain, le parti socialiste, la France Insoumise (jusqu'à ce que Mélenchon fasse le pari que dénoncer le racisme anti-musulman ne soit rentable depuis 2019), le Parti Communiste ou Luttes Ouvrières.


Face à une incapacité de développer un discours radicalement opposé ayant des ramifications politiques avec des débouchées dans les programmes des partis de gauche, mais aussi, une prise de conscience réelle des journalistes de la presse mainstream et un réel courage de leur autorité de tutelle, le CSA, Vincent Bolloré n'a eu aucun mal à faire d'Eric Zemmour le porte drapeau de son projet politique issu de la droite catholique la plus conservatrice.


Qu'un candidat à l'élection présidentielle encense un homme d'affaires en dit long sur la relation incestueuse entre politique et patronat et combien ce dernier impose sa volonté sur les programmes des premiers. Il revient au lecteur de ces lignes d'imaginer un Zemmour exigeant du patronat français de s'acquitter de ses obligations en termes de paiement d’impôts en refusant l'évasion fiscale, de patriotisme économique en cessant les délocalisations ou de responsabilité économique et sociale en traitant les travailleurs comme des êtres humains en améliorant leurs conditions de travail, y compris au sein de Canal +.


Il n'y a aucun hasard à cette déclaration et il serait profondément malhonnête de grincer des dents aujourd'hui. Eric Zemmour n'a fait que remercier celui qui l'a imposé lorsque finalement, ses employeurs en ont eu assez de ses procès pour ses propos haineux, et, de mettre au grand jour, ce qui est la norme depuis toujours.


Le patronat financera toujours les discours les plus extrêmes. Ces derniers ont "le mérite" de déchainer les passions et de surcharger le débat public avec des polémiques identitaires à n'en plus finir et ainsi, ne plus laisser de place pour parler chômage, inégalités, crise des institutions, crise écologique, gestion catastrophique de la pandémie etc, ce qui mettrait en opposition les intérêts du pays avec ceux des milliardaires et de la finance... En plus d'occulter l'opposition fondamentale entre ces derniers, les polémiques autour de l'identité française en péril à cause des musulmans, des noirs et des arabes, ne peuvent que normaliser des "solutions" jadis considérés comme extrêmes.


À force de les imposer par leurs relais médiatiques, les grand intérêts économiques qui détiennent l'écrasante majorité de la presse française, ces thèses jadis extrêmes sont devenues "normales" et par cette normalité, trouvent des débouchées politiques. Ces débouchées se sont concrétisées avec la "droite décomplexée" de Nicolas Sarkozy, la dédiabolisation du Front National, aujourd'hui appelé Rassemblement National, et la totalité des gouvernements de gauche comme de droite qui ont fait passer les lois racistes (interdiction du foulard musulman dans les écoles en 2004, interdiction voile intégral en 2009, circulaire Chatel contre les mamans voilées accompagnatrices dans les écoles...) et ultra répressives pour “protéger la nation” du voisin arabe, noir, musulman, ou le voisin plus pauvre ( loi sur “l’apologie du terrorisme” en 2014 -qui criminalise tout discours de promotion du terrorisme sans jamais définir le terme “terrorisme” et qu’on peut donc appliquer à n’importe qui-, surveillance de masse légalisée avec la loi surveillance de 2016, état d’urgence permanent avec la loi SILT de 2017, loi séparatisme et loi sécurité globale de 2021).


Aujourd'hui, le soldat Macron, lui même devenu présidentiable grâce à un autre milliardaire, Bernard Arnault, avait été élu pour être un anti Le Pen mais au lendemain de son élection, le président le plus jeune de la cinquième République n'a fait qu'appliquer un programme digne de la troisième république, alliant autoritarisme et racisme de l'État. Cela s'est illustré par les propos jamais récusés de son Ministre de l'Intérieur qui trouvait Marine Le Pen trop molle sur l'Islam ou encore, l'interview exclusive accordée à un magazine condamné pour provocation à la haine raciale. Macron avait pourtant pris position contre l'utilisation de la laïcité à des fins de discrimination envers les musulmans et même condamné l'entreprise coloniale de la France. Mais ces prises de position allaient à contre courant de "la norme" en qui concerne les droits humains, le racisme et l'égalité. Cette norme, ne s'était imposée du jour au lendemain mais après des années grâce notamment à la presse... et des polémistes comme Zemmour.


La mollesse de la gauche, même la plus radicale face aux idées de Zemmour qui encore une fois trouvent écho au sommet de l'État ne peut s'expliquer que par une tendance à ne pas se sentir concerné tant que "les autres" sont ciblés. Les opposants de Zemmour à gauche se sont contentés de rejeter ses propos sans jamais organiser une résistance à leurs débouchés inévitables, comme si l'on pouvait espérer qu'ils finiraient par s'évaporer après avoir préparé les esprits pour qu'ils se les approprient. Les prises de positions n'ont été que morales et de surface sans jamais aller au delà.


"La République c'est pas ça" pouvait on généralement entonnée en chœur mais a t on pour autant vu le CSA fermement réagir? A t on vu les journalistes laisser la place à de réels contradicteurs face à Zemmour et ses clones? Les partis de gauche ont ils politiquement combattu l'agenda Zemmour? La réponse est malheureusement: non. Même si pour beaucoup, on ne pouvait attendre autre chose de leur part.


Il y a donc bien convergence -volontaire ou non- entre les gouvernements successifs, le quatrième pouvoir qu'est la presse et les thèses de Zemmour. Que peut bien donc être le dénominateur commun? Il s'agit bien entendu de l'emprise des grandes fortunes sur l'agenda politique et la production médiatique qui dans son écrasante majorité, reflète les intérêts économiques des grandes familles bourgeoises.


Les appels à un État répressif ne pouvaient avoir été des provocations d'idéologues marginaux, bien au contraire. Des segments entiers de la population française ont continué d'être été érigées en figure de l'ennemi intérieur et l'évolution de l'opinion publique, sondage après sondage, gouvernement après gouvernement, n'a fait que prouver que le pari de rassurer la majorité en promettant d'écraser la minorité fut politiquement rentable sans provoquer de sursaut populaire contre le racisme. Aucun contre pouvoir n'a mis fin à la dérive autoritaire de l'État sous couvert de lutte contre le terrorisme, ni empêché les thèses de l'extrême droite de faire partie de l'agenda législatif des gouvernements successifs. Un gouvernement de gauche, soutenu par par une assemblée nationale du même bord politique ont même tenté d’exhumer la déchéance de nationalité après les attentats de Novembre 2015 pour l'appliquer à l'ennemi de l'intérieur, sur fond de polémique islamophobes.


Peu se sont sentis concernés par les discours racistes au sommet de l'État et des lois passées pour combattre "l'intégrisme", le "fondamentalisme", le "communautarisme" et aujourd'hui le "séparatisme" supposé des musulmans. La brutale répression des grèves des travailleurs immigrés pour ne plus se tuer au travail et les manifestations de leurs enfants pour ne plus se faire tuer par la police n'ont pas ému grand monde aussi bien à gauche que parmi les classes populaires non blanches.


Le marketing politique est une chose et la loi en est une autre. Le premier n'engage que ceux qui se laissent séduire. Par contre, la loi, engage tout le monde et s'applique à toutes et à tous. Une fois ces lois adoptées au nom du combat contre ces “ennemis de la nation”, elles sont bien évidemment appliquées aux arabes et aux noirs en premier (lieu ?) mais très rapidement, furent appliquées aux opposants à la loi travail, aux gilets jaunes et contre tous les autres mouvements sociaux. Loin de découvrir un quelconque basculement, ces derniers n’ont fait que goûter à la brutalité qu’ils balayaient d’un revers de main tant qu’elle s’abattait sur les arabes et les noirs.


Aujourd’hui, ce qui fait face au citoyen lambda, c'est que l’État a tous les moyens légaux pour réprimer tout mouvement contestataire. Toute dissidence est susceptible de mener à une criminalisation des individus et/ou une dissolution des organisations mis en questions. Il ne s'agit de mater les musulmans, les arabes et les noirs dès qu'ils parlent d'égalité et osent défiler contre l'ordre établi par l'État autoritaire pour le marché devenu roi.


La démarche de Vincent Bolloré, catholique traditionnaliste sans complexes n'est donc pas anodine. Son contrôle du groupe Canal+ et donc de CNEWS n'était pas une affaire strictement commerciale mais un projet strictement politique. Avoir imposé Eric Zemmour comme chroniqueur vedette malgré ses condamnations pour incitation à la haine allait de paire avec l'évolution de la ligne éditoriale de l'ex iTélé, aujourd'hui rebaptisée CNEWS, vers une transformation en FOX News française.


Que cela aboutisse à faire de Zemmour, jadis considéré comme sulfureux, un candidat présidentiable capable de dépasser Les Républicains et le Rassemblement National par leur droite et de non seulement leur siphonner cadres et électeurs, mais aussi de leur imposer ses idées, ne veut dire qu'une chose: la bourgeoisie soutiendra toujours les partis de l'ordre. Cet ordre, c'est bien entendu enetendu celui de la discipline pour les citoyens et toujours plus de libertés et de dérégulation pour le marché.


Le patronat a donc tout intérêt à financer les “partis de l’ordre” car l’ordre, c’est celui qui lui permet de prospérer. Ici, Vincent Bolloré qui a fait venir Zemmour sur CNEWS, s’est s’eat appliqué à promouvoir les thèses du grand remplacement et du besoin de répression des “déviants”. Le viril Zemmour a peut être voulu se montrer reconnaissant avec un de ses parmi les grandes fortunes mais il a surtout révélé que malgré ses tentatives de se démarquer des autres qu'ils ne cessent de qualifier de lâches, il n'est pas si différent d'eux. Lui aussi doit donner des gages aux familles régnantes sur le peuple français qu'il dit vouloir défendre.


Ce "peuple", celles et ceux qui se sont tus tant que la violence de l’État, verbale, symbolique et physique s’abattait sur les “autres” ne pourront pas dire on n’a rien vu venir. Les banlieues ont servi de laboratoire et les corps Arabes et Noirs de cobayes à cette alliance entre le drapeau et matraque.



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